Ce dossier du mois s’inspire d’un rapport du même titre de Lepori, Greppi et Marazzi sur les transformations du monde du travail et leurs effets sur la protection sociale en Suisse, publié en 2012 par l’Artias. Il rappelle que le système de sécurité sociale helvétique reste largement fondé sur le modèle du travailleur salarié masculin à plein temps, alors que le marché du travail s’est profondément transformé depuis les années 1990. Le travail rémunéré occupe une place ambivalente : s’il demeure un vecteur d’intégration sociale, il peut aussi devenir un facteur d’exclusion lorsque l’emploi est instable, insuffisant ou précaire, ne garantissant ni sécurité économique ni accès aux droits sociaux.
Le présent dossier met en évidence une intensification de la flexibilisation de l’emploi et du travail en Suisse, marquée par la multiplication des formes d’emploi atypiques (temps partiel, sous-emploi, intérim, contrats à durée déterminée, travail sur appel, plateformes numériques). Si le taux d’activité reste élevé, les trajectoires professionnelles sont de plus en plus discontinues, ce qui fragilise l’accès à la protection sociale et accentue les inégalités. Ces formes d’emploi touchent de manière différenciée les groupes sociaux : les femmes, les jeunes, les personnes âgées et les personnes étrangères étant particulièrement exposées à la précarisation. Cette insécurité professionnelle a également des conséquences sur la santé physique et psychique, avec une augmentation du stress et des risques psychosociaux pour les personnes concernées.
Le texte se penche ensuite sur l’assurance-chômage et l’aide sociale comme piliers de la protection sociale. Malgré des taux de chômage globalement modérés, des inégalités persistent selon le genre, l’âge et la nationalité. L’assurance-chômage, fondée sur une logique contributive et d’activation, ne couvre pas toutes les situations, ce qui conduit certaines personnes à recourir à l’aide sociale. Celle-ci concerne non seulement des personnes sans emploi, mais aussi une part importante de personnes actives professionnellement dont les revenus sont insuffisants. Les enfants, les jeunes adultes, les familles monoparentales, les personnes migrantes et les personnes en mauvaise santé sont surreprésentés parmi les bénéficiaires de l’aide sociale, tandis que le non-recours à l’aide sociale demeure un phénomène massif.
En conclusion, ce dossier confirme, en les actualisant, les constats dressés il y a plus de dix ans par Lepori et al. : la flexibilisation du travail a renforcé la précarité et les inégalités sociales. Le transfert croissant des risques et des responsabilités vers les individus fragilise l’universalité des droits sociaux et interroge la soutenabilité du modèle actuel de protection sociale. Face aux mutations structurelles du marché du travail et aux crises contemporaines, les auteurs et autrices du présent dossier du mois appellent à repenser en profondeur les politiques publiques, en réaffirmant la dimension collective de la protection sociale et son rôle central dans la réduction des inégalités et le maintien de la cohésion sociale.
Ce dossier est une actualisation du rapport « Travail, chômage et État social » publié en 2012.